L’Ange, enfin (6)
J’ai appris l’histoire de l’humain assez facilement. Il me suffisait de le suivre, de lire ses notes, de voir ses rêves. Peu à peu, les morceaux du casse-tête s’étaient rassemblés pour former une histoire simple et douloureuse. Cela ne m’aidait pas, malheureusement, car le devoir d’un ange n’est pas de guérir les blessures intérieures. Ou pas tout à fait. Pas directement.
Je savais qu’un désastre menaçait de détruire Simon. Tout son corps, toute son âme semblait dégager cette impression de malheur. Le fait qu’il fut convaincu qu’il était destiné à pleurer le rendait une proie facile aux démones et diablotins. J’étais convaincue que quelque chose allait arriver tôt ou tard même si je ne voyais rien. Plus tôt que tard, en fait. C’était la raison pour laquelle mon devoir d’ange m’avait menée ici.
Privée de contacts physiques, je pouvais suivre Simon plus facilement. Invisible, je n’éveillais pas sa suspicion. Je n’éveillais aucune émotion en lui puisque je n’existais pas pour lui. Seulement, mon coeur désirait le sauver et, d’une certaine façon, je l’aimais.
C’est un mercredi que tout est arrivé. Simon s’était arrêté près de la route. Il était nu pied. Le soleil était haut, à son zénith peut-être. Un chien avait été renversé et se plaignait. Il était sur la voie de droite, il souffrait. Cependant, je savais que c’était fini. L’air sentait la mort. Le chien allait mourir, mais pas seulement lui. Déjà, ses plaintes faiblissaient. Il essayait de prévenir Simon du malheur qu’il voyait lui aussi. Mon humain ne le vit pas ou bien il ne voulut pas le voir. Il s’avança près de la bête et se pencha pour lui murmurer des paroles appaisantes. De ses bras, il tenta de le soutenir puis de le faire se relever. C’était impossible, il le remarqua assez tôt.
Le chien rendit son dernier soupir après avoir jappé une dernière fois. Simon le prit dans ses bras pour le ramener sur le côté, pour lui faire un repos décent.
Le vent menaça.
Le bruit d’une voiture au loin…je sus immédiatement ce qui allait arriver, car le destin était déjà écrit. J’étais la seule à pouvoir le changer. L’aura de mon humain attirait le malheur et la douleur. Je ne savais que faire. Il ne restait qu’une minute, peut-être pas. Il m’était impossible de protéger physiquement Simon qui, le corps du canin dans les mains, traversaient lentement, trop lentement la rue.
J’aperçus un oiseau du coin de l’oeil. Il était moins noble, moins blanc qu’une colombe, mais il était assez gros, je l’espérais, pour attirer l’attention du garçon. Sa poitrine rouge m’inspirait alors je me glissai dans son corps, en expulsai l’âme sans vergogne. Je savais que j’avais tort, que ce pouvoir n’était pas celui d’un ange. Mais j’aimais Simon et je voulais le sauver pour qu’il soit heureux.
J’étais devenu un simple rouge-gorge. Je fonçai vers Simon qui, surpris, fit volte-face, recula sous mon assaut et tomba dans la fosse sceptique qui longeait sa ferme. Par chance, il était arrivé près du bord de la route. Je l’entendis tousser, étouffer par l’odeur et le choc. Je n’eus pas le temps de m’assurer qu’il allait bien. Le corps d’oiseau dans lequel j’étais percuta la vitre d’un camion fonçant à toute allure. Le conducteur se braqua. Il tourna le volant avec violence. Le camion sauta par-dessus la fosse sous l’impact, continua sa route et fonça dans l’arbre qui protégea malgré lui et au prix de sa santé la ferme de l’humain.
Le choc fut brutal. La douleur violente. Assez pour me rappeler un souvenir. L’odeur du camion qui prenait feu me le remémora plus brutalement. J’étais morte brûlée, calcinée, autrefois. J’avais été autre chose qu’un ange. Je n’étais pas un produit neuf, je n’étais pas une créature toute nouvelle : j’avais été. J’avais été cette colombe enterrée sous les cendres qui avaient fait pleurer Simon. J’avais été celle qui lui avait brisé le coeur une deuxième fois, définitivement. C’était moi la cause de son malheur, l’aura de sa douleur.
J’entendis des cris, je sortis de ma torpeur. Simon venait sauver le conducteur ivre. Le corps du chien reposait plus loin, laissé dans la fosse pour les besoin de la cause. Mais le conducteur était mort lui aussi. Il ne restait plus que la petite, plus qu’une enfant qui mourrait un peu plus chaque seconde.
“Sauve-la, Simon!”
Le corps de l’oiseau dans lequel je m’étais enfuie mourut tandis que j’essayais de me redresser, désespérément, pour le voir une dernière fois. La mort fut douce, car je vis son visage avant de laisser la vie, cette fois-ci. C’était de lui dont j’avais été amoureuse autrefois. C’était lui qui m’avait aimée, moi la colombe blanche, moi l’ange maintenant…je mourrais encore. Mais cette fois, je le sauvais. J’étais heureuse.
Avant de quitter le monde, je vis une petite fille inanimée, morte, dans les bras de Simon. Je souris, contente. C’était elle qui allait le rendre heureux, maintenant, car elle n’avait plus de famille. Je fermai les yeux. Mes ailes s’écrasèrent puis disparurent. La douleur s’estompa doucement. Je souriais. Il me restait encore un pouvoir d’ange, le pouvoir de rendre Simon à la vie. J’invitai le rouge-gorge que j’avais fait mourir à donner sa force au corps de la petite humaine.
- Je m’excuse, mais j’ai besoin de toi. J’ai pris ton corps, mais je te donne la vie. Je te ferai une place à l’intérieur de la petite. Tu seras sa passion pour le chant et la musique. Acceptes-tu?
- Ai-je le choix, murmura le rouge-gorge dont l’âme errait au-dessus de mon corps?
- Oui, tu peux devenir un ange, comme moi.
- Et je serai utile?
- Pas autant qu’elle. Pas autant que la petite. Regarde, sa gorge est brûlée. Elle en gardera une marque, ta marque. Elle t’attend déjà. Elle s’appelle Rouge et c’est ta forme véritable.
L’oiseau fut ému par ma remarque. Il ne connaissait pas le mal ni la vengeance. Je lui avais pris ses ailes, mais je lui donnais la passion et l’amour. Seuls les humains ressentent ces sentiments aussi puissamment.
- Je veux bien prêter ma vie à cette enfant.
Alors moi j’ai donné ma vie à l’oiseau et à la fillette pour Simon. J’étais morte. Je le croyais. J’étais dans la noirceur et je les entendais encore parler, tousser. Au loin, une alarme. Mais le silence prenait de plus en plus de place. L’ange, mon maître, ne voulut pas me laisser dans ma solitude. Il m’apparut, alors que j’errais dans les ténèbres, seule et heureuse :
- Te souviens-tu des choix qu’un ange a?
- Oui.
- As-tu fais ton choix?
- Oui, mais …j’ai donné mon pouvoir d’ange à la petite humaine, pour qu’elle vive. Je meurs…
- Un ange ne peut pas donner sa vie. S’il le fait, il disparait, m’expliqua mon maître. Mais ton amour est si grand qu’il te garde ici. Tu produis la Vie, tu ne la prends plus. Tu es différente. Tu brilles comme une lumière et je sais que peu importe ce que tu choisiras, tu rendras ce monde meilleur. En d’autres mots, tu auras toujours le choix parce que tu as une énergie infinie. Tes ailes repousseront si tu le veux. Ou tu peux être mortelle. Cependant, la vie d’humaine consummera ton amour petit à petit et tu perdras ton statut. Tu mourras…
- Je n’ai pas peur de mourir, murmurai-je. Les anges n’ont pas ce genre de sentiments, n’est-ce pas?
Mon maître sourit. Je souris à mon tour. Mes yeux brillaient. Mon corps était entouré d’une lumière blanche. Mon dos s’ouvrit pour laisser sortir les ailes qui m’avaient toujours habitées, depuis que j’étais née, depuis que j’existais.
- Je suis un ange?
- Oui.
C’est ainsi que je fus reçue parmi les anges. C’est ainsi que je devins la protectrice des hommes et de la vie. Depuis ce temps, je protège les humains. Je protège tous les êtres et puis… je me permets parfois un regard sur cette ferme, qui, il y a longtemps, m’a accueillie.
Rouge et Simon vont bien. La petite apprend le chant. Sa note préférée est le la.
Je les entends rire, au loin et je souris.
-Fin