Qu’est-ce que tu fais sous le lit, qu’elle me demande depuis tout à l’heure. Puis elle ajoute « minou minou minou » en claquant de la langue et en faisant des bruits étranges avec sa bouche. On dirait des bisous. Sauf qu’ils sont bruyants. J’avoue, parfois ça me fait marcher et venir à elle. Ce bruit-là, c’est comme une promesse de plaisir. Mais aujourd’hui, non. Je suis sous le lit avec ses bas perdus, des peluches de poussière et plein d’autres trucs semblables et j’ai décidé d’y rester.

Le problème, ce n’est pas que je sois sous le lit et que je ne sais plus comment en sortir. Non. Je pourrais sortir si je voulais. Le problème, c’est qu’elle se soit glissée la tête dessous le lit. Qu’elle affronte son cauchemar : le fait qu’elle ne fasse jamais le ménage. Je sais qu’elle déteste ça. Elle ne fait ce geste qu’en dernier recours. Quand j’ai été méchant et qu’elle veut me punir sans m’expliquer pourquoi jamais par exemple. Ou quand elle s’ennuie.

Je n’ai pas été méchant. Ou je ne m’en souviens pas. Tout ce dont je me souviens aujourd’hui, c’est d’avoir vu mon clone dans le couloir! C’était ma copie conforme. Et il a même fait les mêmes mouvements que moi. Je m’avançais, il avançait. Je reculais, il reculait. Je n’aime pas ça avoir un clone. Avant il était seulement dans la salle de bain. Pendant que Jess prenait sa douche, je l’affrontais. Mais là, maintenant, il est dans le couloir. Depuis aujourd’hui. Comme je ne l’aime pas, je suis allé sous le lit. Au moins, ici, il n’y a pas de clone. Il y a mes peluches et j’ai pu jouer avec un peu. C’était sympa, mais je me suis vite fatigué. Et je me suis endormi. Jusqu’à ce qu’elle arrive et me demande ce que je faisais. Jusqu’à ce qu’elle m’appelle. Mais je me méfie. Elle a un air sournois aujourd’hui. En plus, je ne sais pas, mais j’ai un peu éparpillé les peluches de poussière et elle n’aime jamais ça quand je les sors de sous son lit. Ça rend le reste de sa chambre pire qu’il ne l’est déjà.

- Virus, viens mon minou!

- Je dormais, tu vois pas, que je lui réponds aussitôt?

Mais elle ne comprends pas, comme d’habitude. Elle me sourit en disant que je suis mignon puis elle recommence. Si elle reste aussi longtemps devant le spectacle horrible de sous son lit, c’est qu’elle veut vraiment me voir. Je suis presque flatté de l’importance qu’elle me donne. Mais il ne faut pas que je me laisse berner. Elle m’aime bien Jess. Mais seulement si je fais ce qu’elle veut. Alors aujourd’hui, ça doit être pire vu comment elle insiste. Évidemment. Mais je suis fâché. Elle a permi à mon clone de s’échapper de la chambre de bain. Elle sait pourtant que je l’aime pas, mon chat-clone! Il est tellement énervant, à toujours m’imiter…

Mais pourquoi elle parle plus, Jess? Ses yeux sont fermés. Je me demande si ça se peut, mourir parce qu’on a vu trop longtemps l’horreur de sous son lit. Je l’observe. Elle est immobile. Je me demande même si elle respire, parce que les peluches bougent plus, alors que d’habitude elles bougent quand Jess souffle.

- Jess ça va?

Bien sûr elle ne répond pas. Elle n’a jamais compris ma langue. Les humains sont nuls en langage en fait. Ils parlent seulement l’humain. Tous mes humains préférés, malgré qu’ils aient été mes préférés et que je leur ai donné mes meilleurs cours, n’ont jamais pu comprendre ce que je disais. Ou ils l’ont fait par instinct. Genre : oh je pense que Virus a faim! Mais ils n’avaient pas compris à la base. Ils ont juste…deviné.

Jess ne bouge toujours pas. Ça m’inquiète. On dirait bien qu’un dessous de lit ressemblant à une zone sinistrée, ça peut toucher les humains au point de les tuer. Je m’avance vers ma petite chérie tout doucement. On ne sait jamais, elle est peut-être vivante. Je m’arrête assez loin et je l’observe. Aucun mouvement. Je fais un pas, puis un autre. J’en fais jusqu’à ce que mon nez froid touche la joue douce et tiède de Jess. Elle est vivante! Je m’apprête à reculer, mais une main me saisit et m’emmène jusque sur sa poitrine qui monte et redescend rapidement. Jess rit tout en me caressant la tête. Je fais la moue tout en essayant de me dégager, mais elle ne me laisse pas partir. Elle passe son doigt sous mon cou et sans que je le veuille vraiment, je le lui montre un peu plus pour qu’elle continue. Elle comprend l’invitation, me caresse le cou avec plus d’attention et de tendresse.

Je l’aime Jess. Elle est espiègle, mais très gentille.

Enfin, on dirait bien que je me suis fait avoir aujourd’hui. Encore. Mais la prochaine fois, elle va voir comme je suis brillant! Je vais la laisser morte et elle devra rester sous le lit jusqu’à la fin des temps! J’entends mon estomac protester. Peut-être que je la laisserai faire la morte moins longtemps, je pense en fermant les yeux et en commençant à ronronner. C’est dur pour l’orgueil de tomber dans un piège aussi évident. Et dire qu’elle a fait la même chose hier. Et avant-hier. Je suis idiot. Mais je ne vais quand même pas l’avouer, ça non! De toute façon, Jess elle me trouve mignon, pas idiot. Elle n’arrête pas de me le dire, voyez :

- Tu es trop cute mon minou, mon p’tit Virus à moi. Je t’aime.

Je t’aime aussi Jess, que je réponds en me défaisant de son emprise, mais je veux manger maintenant. Tout à l’heure, je dois me battre avec mon chat-clone. Puis après j’irai dehors. C’est pas pour rien qu’on m’a vacciné et que j’ai ce collier rose idiot, hein! Alors tu me laisseras sortir, n’est-ce pas? Je te promets de revenir quand tu m’appelles!

Bien entendu, elle ne comprend pas vraiment tout ce que je lui dis en marchant à ses côtés. Elle descend au sous-sol en riant parce que je la dépasse, puis elle met de la nourriture dans mon bol. Je mange, je bois et après elle me prend dans ses bras, remonte les escaliers et sort dehors.

Tu n’as rien compris, Jess! J’avais dit le clone en premier et après dehors. Elle me dépose sur le gazon. Tant pis. Je vais faire ce qu’elle veut. De toute façon, c’est moi le chef. Elle le sait. Elle me regarde m’en aller. Elle sait qu’elle ne me perdra jamais. Pas avant mon rendez-vous au paradis. Parce que j’ai un collier rose fluorescent, mais aussi parce que je ne veux pas la quitter. Ma petite maison, je parle. Et peut-être Jess aussi. Après tout, elle prend soin de moi. Je me dirige vers le nid d’oiseau que j’attaque toujours. Je suis un peu nul, mais les oiseaux ont peur. Ça me divertit assez!

Mais maintenant, je suis fatigué de parler. Je raconterai mes aventures avec le chat-clone un autre jour. Puis ce que je fais avec les oiseaux aussi. Sans parler de mes relations avec les autres chats du quartier. Mon histoire, c’est mieux qu’un roman-savon américain. Je le sais, j’en écoute parfois, en dormant dans les bras de la maman de Jess. Mon histoire, c’est une vie de chat et ça, ça ne se bat pas.